Journaliste de locale…
…« le premier d’entre tous » ?
Quand Maurice Decroix m’a demandé quelques lignes sur le journaliste de locale, ma première réaction a été de lui envoyer le « guide du correspondant local » que nous avons réalisé pour ceux de Voix de l’Ain, de Drôme hebdo et de l’Hebdo de l’Ardèche. Trois « canards locaux » par excellence.
Cette première réaction était la bonne. « Le premier d’entre tous », dans la chaîne de l’information, c’est bien le correspondant. L’informateur qui connaît son territoire et qui a sur ses semelles la glaise du terrain. Le bon journaliste de locale en est jaloux. Car c’est lui qui entend les bruits de couloir – voire les fuites de comptoir -, lui qui, le premier, entend parler d’une charrette de licenciements dans la grosse entreprise du coin, d’une bisbille entre élus à la communauté de communes, lui qui est témoin de la « bourde » du député lors d’une visite informelle, lui à qui un pompier volontaire confie le secret d’une intervention sensible, etc.
Autant d’événements souvent insignifiants, toujours passionnants pour les lecteurs, et parfois de la plus haute importance, y compris pour les « news » nationales. Quelle honte ce serait d’apprendre qu’un cadavre de canard, suspect en période de grippe aviaire, a été retrouvé au bord d’un étang, et de ne pas s’y attarder sous prétexte que le garde champêtre a demandé de ne pas affoler la population ! Si les médias nationaux s’en faisaient l’écho avant la presse locale, le coup porté à la crédibilité du titre serait fatal !
Le correspondant local serait bien démuni sans le relais, la veille et le professionnalisme du journaliste. Lui va réagir, enquêter, écrire… dans le but d’informer, étonner, expliquer. C’est l’un des plus nobles métiers du journalisme, avec les grands reporters internationaux ou les reporters de guerre ! Rien que ça, oui. Pour le comprendre, il faut dépasser l’image vieillotte du journaliste accoudé au comptoir dont la seule motivation serait d’entendre hurler les sirènes de la caserne, dans l’espoir de couvrir le fait divers du siècle ! Et surtout, dépasser l’image souvent négative que les jeunes journalistes ont souvent de la presse locale. D’ailleurs, le journaliste de locale n’est pas un plumitif destiné à gratter toute sa vie suivant des règles séculaires établies à l’ère du plomb. Ce sera le dernier vrai reporter de terrain, multimédia, capable d’alimenter toutes les bases de données d’information en images, en textes, en podcasts et en vidéo. La question s’ouvre facilement aux autres médias que la presse écrite et c’est ce qui donne au métier un avenir radieux.
La définition du journaliste de locale ne se résume surtout pas au « localier », qu’il soit de presse quotidienne régionale, de presse hebdomadaire régionale, ni même en radio ou en télé locale. Ce métier consacre simplement les fondamentaux du journalisme : du terrain, du terrain, et encore du terrain !
Généraliste et spécialiste
Trop souvent, les journalistes pensent leur métier en deux catégories : les spécialistes, et les généralistes. Les journalistes de locale se sont toujours considérés comme des généralistes, ce qui est absolument inexact. Ce sont des spécialistes. De véritables experts d’un territoire que personne ne connaît mieux qu’eux. Tous les autres « grands » journalistes, qu’ils soient sportifs, politiques, économiques… seront toujours moins à l’aise sur un territoire que les journalistes de locale.
Une simple visite de premier ministre suffit à en être convaincu. Tous les journalistes spécialisés des médias nationaux vont coller aux basques du chef du gouvernement, discuter avec les collaborateurs de cabinet, se précipiter sur les attachées de presse et les dossiers éponymes. Les journalistes de locale, bousculés et méprisés par la meute des « confrères » en quête d’images, de phrases et de tapes dans le dos de la part de la personnalité, vont fouiner ailleurs. Eux seront « chez eux » auprès des salariés de l’entreprise visitée. Eux sauront tirer parti des contacts en préfecture, des relations avec les élus locaux, avec les syndicats ou les forces de l’ordre réquisitionnées pour ce déplacement gouvernemental ! Où sont les meilleurs témoignages, les informations les plus sérieuses, pour les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs ou internautes ?
Tisseur de lien social
Après avoir écrit que le journaliste de locale était un véritable spécialiste, il convient tout de même de reconnaître que, sur son territoire, il doit être capable de traiter tous les sujets : sports, politique, associatif, social, économique, loisirs, culture, faits divers… « Spécialiste polyvalent », il remplit bien des rôles, sans hiérarchie.
L’UTILE (ESSENTIEL : IL FAUT APPORTER QUELQUE CHOSE A NOTRE PUBLIC) ET LE PRATIQUE
S’il ne rend pas service à son lecteur, le journaliste de locale ne doit pas espérer survivre dans la jungle des médias. Le « client » n’achètera ou ne consultera sa production que s’il est sûr d’y trouver une utilité. C’est vrai de tous les domaines de l’info locale. En politique, rien ne sert de donner des infos pour initiés. Il faut sans cesse rappeler de qui on parle, ses fonctions, sa couleur politique, ses mandats… Le professionnel qui a des affinités avec le milieu culturel ou sportif aura tendance à écrire de beaux papiers, à monter de beaux portraits en oubliant l’intérêt du lecteur : quelle pièce de théâtre pourra-t-il aller voir pour se divertir ? Où et quand aura lieu le match qui confirmera le talent de ce joueur ? Combien ça coûte ?
Chaque fois que le journaliste n’a pas été utile, il n’a pas été… journaliste !
“L’ECLAIRAGISTE”
Dans la suite logique de l’utile, le journaliste doit expliquer, éclairer, décrypter. Simplement montrer ne suffit plus. Le public a mille moyens de voir les choses. Si le journaliste doit observer, il a aussi le devoir de disséquer les images, les infos institutionnelles et raconter, tirer sur la pelote de laine pour en faire découvrir le cœur à ses lecteurs.
LE PORTE-PAROLE ET MEDIATEUR
Beaucoup de journalistes de locale, sans doute complexés de n’être « que » des localiers, ont été un jour tentés de jouer aux grands… A force de vouloir expliquer, ils ont pris un ton (con)descendant en livrant de l’info aux lecteurs. Ceux-là sont devenus institutionnels. Leur source d’information, c’est la préfecture, les élus, les présidents d’associations. Mais comme son nom l’indique, tout « média » est aussi à la disposition des plus petits, de la « France d’en bas ». Le journaliste de locale doit être capable, s’il veut conserver sa crédibilité, son audience et son professionnalisme, de donner la parole aux gens. De tendre le micro dans la rue. Exercice galvaudé dans certains médias, le micro-trottoir est un excellent moyen de tester la capacité du journaliste à s’imprégner du terrain. Trop de professionnels expérimentés méprisent cet style, savent d’avance ce que diront les gens et préfèrent le « trois questions à… » un expert qui assènera des vérités plutôt que les questions parfois dérangeantes de quidams ignares de la rue !
LE TISSEUR DE LIEN SOCIAL
Si le journaliste de locale possède un pouvoir, c’est bien celui de mettre à l’honneur des gens dans la société. Quel bonheur que de savoir, par un bénévole dont on a brossé le portrait (sans oublier les infos pratiques concernant son association !), que ses voisins, sa boulangère, son employeur, lui sourient autrement depuis la publication de « l’article ». Sans lien social, l’info locale n’a pas de raison d’être. Le journaliste de locale doit absolument entretenir, voire développer ce tissu relationnel dans les villages et les villes qu’il sillonne. C’est parce que les gens s’intéressent à ce qui se passe autour d’eux qu’il y a besoin de journalistes de locale ; c’est parce que le journaliste de locale permet aux gens de se connaître et de s’apprécier, de mieux comprendre leur environnement, que le lien social, le fameux « vivre ensemble », peut exister !
LA “MOUCHE DU COCHE” ET LE POLEMISTE
En locale, comme au niveau nationale, les gens adorent la polémique. Le ton croustillant, les échos poil à gratter, les coups de griffe sont très appréciés du public, mais aussi bien plus difficiles à manier que dans l’étang protégé d’un canard, aussi enchaîné soit-il, loin de ses cibles. En locale, on croise l’égratigné trois fois par semaine. Parfois, les élus, comme les abonnés, se croient propriétaires du média local. Ce dont ils raffolent dans les médias nationaux, ils l’acceptent mal de « leur » média de proximité et pour cause : la cible, c’est eux. Ce qui ne doit pas empêcher le journaliste local d’attribuer des « top » et des « flop » pour une banderole truffée de fautes d’orthographe (à condition d’être soi-même irréprochable !) ou une dépense outrancière de la part d’une collectivité locale.
LA “MEMOIRE”
Le journaliste local met en perspective l’actualité, et l’explique à la lumière de l’histoire locale. Attention à ne pas se transformer en historien local : ce serait « tomber à côté de la plaque » et se tromper de métier. Mais une petite dose de passion pour cette science, souvent portée par des bénévoles très qualifiés, servira toujours le journaliste. Certaines scissions dans des petites communes, s’expliquent parfois par des événements du début du XXe siècle. Et peuvent dégénérer en batailles rangées au conseil municipal, avec des conséquences pouvant aller jusqu’à la démission du maire, de quelques élus, et à des élections municipales partielles. C’est déjà arrivé, et il ne faut jamais se contenter de la partie émergée de l’iceberg pour raconter les événements. Remonter à la source des conflits peut se révéler passionnant et marquer des points dans le public. Ainsi on a pu donner un intérêt unique et national (en fonction du degré de clochemerle) à une série de démission au conseil municipal d’une commune de 1500 habitants ! Le résultat s’est fait sentir sans attendre sur les ventes du journal local…
LE “NOTABLE”
Les jeunes journalistes se défendent de vouloir devenir les notables que certains de leurs aînés sont encore. Et pourtant…
Les vertus de la notabilité ne sont pas essentielles à la bonne pratique du journalisme de proximité. La mémoire ? Les archives et de bonnes relations avec quelques anciens peuvent la remplacer, parfois avantageusement. Les relations ? Quand elles sont devenues accointances, elles deviennent gênantes et partisanes. La connaissance du terrain ? Elle peut s’acquérir très rapidement, à condition de s’y investir à fond et avec passion. Il n’y a pas de vérité en la matière. Mais il y a d’excellents journalistes de locale qui vont avoir besoin de découvrir régulièrement de nouveaux territoires pour y être pétillants ; d’autres qui ne seront jamais aussi à l’aise que sur un territoire dont ils connaissent les moindres recoins depuis des années.
Dans tous les cas, le bon journaliste de locale n’évitera pas la case notable. Même et surtout s’il reste indépendant. En trois mois, il peut devenir l’incontournable des politiques, le courtisé des associations, la cible des aigris de tous poils et de tous bords qui se sentiront griffés au moindre billet d’humeur et à la moindre révélation vérifiée… Il ne faut pas rejeter cette fonction de notable, mais au contraire, s’en servir avec une fausse naïveté sans y perdre son indépendance. C’est le meilleur moyen d’obtenir des infos de première main que, parfois, même les correspondants locaux les plus introduits n’auront pas.
La boucle de la démonstration est bouclée : la jouissance extrême pour le journaliste de locale est de « sortir » une information incontestable, qui en apprendra beaucoup même aux personnes censées être les plus informées sur ce dossier. Y compris, avec cette spécialité locale, le correspondant ou même le maire du pays. Je garderai toujours en mémoire cet appel très courroucé d’un maire qui voulait m’attaquer parce que j’avais fait passer une information capitale : le conseil général attribuait 2000 € à la commune pour la réalisation d’un rond-point (ou quelque chose dans le genre). Trois lignes qui avaient créé de l’émoi parce que, pour une fois, le maire n’avait pas eu le temps d’en informer en primeur les élus, les présidents d’associations… Pour la bonne raison qu’il n’était pas encore informé lui-même… Le marchand de journaux a été dévalisé !
Même chose pour ce directeur d’établissement très énervé par l’annonce de son départ dans nos colonnes alors qu’il aurait voulu d’abord lui-même avertir les profs, les élèves, leurs parents… soit plus de deux mille familles ! Là encore, les ventes ont fait un bon score et, finalement, la conséquence n’était en rien négative.
David Guévart
« Journaliste de locale »
http://davidguevart.wordpress.com
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